Lisa Larson, années 60/70
9 septembre 1931
- 11 mars 2024
Suède

Lisa Larson : Quand l’argile devient récit

Discipline·s :
Sculpture, Céramique
Découvrez comment Lisa Larson a transformé la céramique suédoise en un art narratif, entre simplicité des formes et richesse des émotions, à travers ses séries emblématiques pour Gustavsberg.

La terre est entre ses doigts. Une pression ici, une incision là. Pas de superflu. Pas de détail inutile. Juste ce qui est nécessaire pour que la matière respire, pour que la forme parle. Un chat se dresse, la queue en l’air, les rayures gravées dans le grès comme des cicatrices élégantes. Un lion s’assoit, la crinière suggérée par une simple courbe. Une femme, robe ample et visage serein, semble prête à raconter une histoire.

Lisa Larson ne sculpte pas la réalité. Elle en capture l’essence. Pendant près de soixante-dix ans, elle a modelé des animaux, des enfants, des scènes familiales, réduisant chaque sujet à sa forme la plus pure, la plus évocatrice. Ses créations, souvent produites en série, conservent pourtant l’âme d’une pièce unique, pétrie à la main.

C’est dans cet équilibre entre industrie et artisanal que réside son génie.

De Göteborg à Gustavsberg : La naissance d’un langage

Lisa Larson naît en 1931 à Härlunda, dans le Småland, cette région du sud de la Suède où la nature et l’artisanat se mêlent depuis toujours. De 1949 à 1954, elle étudie à la Slöjdföreningens skola de Göteborg (aujourd’hui HDK-Valand), où elle se forme à la céramique. Son talent est rapidement remarqué : en 1954, l’un de ses vases en faïence brun cannelle, orné de motifs gravés, est présenté à un concours nordique. Stig Lindberg, directeur artistique de la manufacture Gustavsberg, y voit un potentiel exceptionnel. Il lui propose un stage d’un an dans l’atelier expérimental de l’usine, le « playhouse », un lieu où les idées les plus audacieuses prennent forme.

Stig Lindberg and Lisa Larson en 1967

Elle y restera vingt-six ans.

À Gustavsberg, Lisa Larson apprend à concilier création artistique et production industrielle. Une sculpture unique peut conserver les traces directes de la main de l’artiste. Mais un modèle destiné à la production de masse doit accepter le moule, la répétition, les variations de cuisson, et l’intervention successive de plusieurs métiers. Son défi ? Préserver l’âme de l’objet malgré la standardisation.

Sa réponse ? La simplification. Des volumes francs, des surfaces travaillées pour accueillir glaçures, incisions ou peintures manuelles. Les irrégularités ne sont pas effacées : elles animent l’objet.

Lilla Zoo : L’art de tout dire avec presque rien

Dans ses premières années chez Gustavsberg, Lisa Larson modèle un chat au dos arqué, la queue verticale, les rayures incisées dans un grès sombre. Stig Lindberg l’encourage à persévérer.

Deux autres chats suivent. Puis des lions, des oiseaux, des éléphants. En 1955, la série Lilla Zoo (Le Petit Zoo) voit le jour. Ces animaux, de taille modeste, tiennent dans une main, se posent sur une étagère. Pourtant, ils ne sont pas des miniatures naturalistes. Le corps du chat n’est pas reproduit : il est réinventé. Une silhouette, une attitude, une expression. Assez pour l’identifier. Assez pour lui donner une présence.

Lisa Larson comprend que la petite échelle exige des choix radicaux. Les détails trop fins disparaîtraient dans le moulage ou alourdiraient la silhouette. Elle conserve donc l’essentiel : ce qui produit l’émotion. Un lion n’a pas besoin d’une crinière détaillée. Une masse circulaire autour du visage suffit à lui donner sa force.

Lions de la série Africa pour Gustavsberg

La glaçure, en s’accumulant dans les creux, les incisions retenant la couleur, et les irrégularités de surface rappelant la cuisson, participe à l’expression de l’animal.

Des animaux aux figures humaines : Un univers peuplé de récits

Le succès de Lilla Zoo ne doit pas éclipser l’importance des figures humaines dans l’œuvre de Lisa Larson. Dès les années 1950, elle modèle des femmes, des enfants, des scènes familiales, toujours avec cette même économie de moyens.

En 1958, elle crée les ABC-flickor (les filles ABC) : cinq femmes aux robes amples, initialement conçues comme serre-livres. Trop légères pour cette fonction, elles deviennent des sculptures autonomes. Leurs noms – Amalia, Beata, Charlotta, Dora, Emma – commencent par les cinq premières lettres de l’alphabet. Une idée simple, mais révolutionnaire dans sa simplicité.

Le saviez-vous ?
La figurine Pippi Långstrump (Fifi Brindacier), créée par Lisa Larson entre 1969 et 1971 pour Gustavsberg, est le fruit d’une collaboration directe avec Astrid Lindgren, qui a personnellement validé le design. Cette pièce de 18 cm de haut, en grès chamotté, représente Pippi dans sa tenue emblématique : robe à pois bleus et rayures orange, bas dépareillés (un noir, un orange), et ses nattes rousses dressées. Son singe, M. Nilsson, est perché sur son épaule.

La production, complexe en raison de la fragilité des détails, a été arrêtée après seulement deux ans, rendant les exemplaires intacts extrêmement rares. Les premières versions étaient vendues dans un emballage en carton en forme de lit de Pippi, conçu par son mari, Gunnar Larson, un détail qui ajoute à leur valeur pour les collectionneurs.

Aujourd’hui, les originaux, surtout avec leur boîte d’origine, atteignent des prix élevés en vente aux enchères. Depuis 2016, le Keramikstudion Gustavsberg produit de nouvelles versions (9–10 cm), dans des poses variées, toujours en grès chamotté et peintes à la main.

Un féminisme discret mais puissant

Lisa Larson ne se revendique pas ouvertement féministe, mais son œuvre est traversée par une sensibilité profondément égalitaire. Ses figures féminines ne sont jamais réduites à des stéréotypes. Elles sont actives, expressives, fortes.

La pièce Samhällsdebatten (Le Débat public, 1968) en est l’exemple le plus frappant. À l’origine, elle devait représenter un homme portant son épouse. Mais les jambes de la figure masculine, trop fines, ne supportaient pas le poids de la terre. Lisa Larson inverse alors la composition : c’est une femme qui porte un homme dans ses bras. La robe offre une base plus stable, et l’accident technique devient une métaphore visuelle du renversement des rôles traditionnels.

Ses séries comme Larsons ungar (1961) ou All världens barn (Les Enfants du monde, 1974–1975) mettent en scène des enfants de toutes origines, avec une égalité de traitement qui tranche avec les représentations de l’époque.

Samhällsdebatten (Le Débat public, 1968) - Lisa Larson pour Gustavberg

Le grès chamotté : Une matière qui parle

Une grande partie des œuvres de Lisa Larson est réalisée en grès chamotté, une argile déjà cuite puis broyée, incorporée à la pâte pour limiter les déformations. Cette technique donne une surface granuleuse, moins lisse qu’une porcelaine.

Lisa Larson en use avec brio. Les creux retiennent les oxydes, les incisions fixent la glaçure. Une même couleur peut apparaître profonde dans un sillon, plus légère sur une saillie, presque absente sur une zone mate. La série Adam och Eva (1972) en est un parfait exemple : des couples d’enfants aux dimensions égales, peints et glaçurés de manière à ce que chaque détail raconte une histoire.

Vases, plats et objets du quotidien : L’art dans la fonction

Les figurines sont au cœur de son travail, mais Lisa Larson a aussi conçu des vases, plats, bols et plaques murales. Dans ces pièces, la fonction ne fait pas disparaître la narration. Des visages émergent sur les panses, des animaux se détachent en relief, une pomme devient le centre d’une assiette.

Assiette et vase de la série Variety

La série Variety associe vases et plats ornés de figures humaines ou animales en relief. Dans Astrakan, une pomme se détache sur une glaçure vert bleuté. Mathilde étend ce vocabulaire à plusieurs pièces de vaisselle. Les formes restent épurées, mais le décor, par ajout, incision ou contraste de glaçure, apporte une dimension narrative.

Une reconnaissance qui traverse les frontières

Carnet de feuille avec les designs de Lisa Larson vendu sur le site japonais Wafuu

En 1980, après vingt-six ans passés à la manufacture, Lisa Larson part travailler en indépendante. Elle collabore avec Rosenthal, avec des grands magasins suédois comme Duka ou Åhléns, sans jamais retrouver – ni chercher à retrouver – le cadre industriel qu’elle vient de quitter. Douze ans plus tard, en 1992, elle relance l’atelier de Gustavsberg avec deux anciens collègues, Franco Nicolosi et Siv Solin, sous un nom nouveau : Keramikstudion Gustavsberg. Moulage, glaçurage, peinture à la main : les gestes restent les mêmes qu’au premier jour, et la production de ses figures s’y poursuit encore aujourd’hui selon ces méthodes.

C’est alors qu’un phénomène singulier se produit : le Japon découvre Lisa Larson. À partir de 2008, expositions, collaborations avec des ateliers céramiques japonais et déclinaisons de ses dessins sur d’autres supports se multiplient.

Sa petite-fille raconte les cartons de produits japonais, ornés de son chat Mikey, qui arrivaient régulièrement chez sa grand-mère. Cette seconde carrière, à des milliers de kilomètres de Gustavsberg, dit quelque chose de la portée de son langage : des formes suffisamment simples pour traverser les cultures, suffisamment habitées pour ne s’y dissoudre jamais.

La Suède, elle, finit par consacrer officiellement ce que ses foyers savaient depuis longtemps : la médaille royale Illis Quorum lui est remise en 2022, et le prix d’honneur des Elle Deco Awards en 2024, l’année même de sa disparition, le 11 mars.

Ses œuvres figurent dans les collections du Nationalmuseum suédois ; les collectionneurs, de Stockholm à Tokyo, se disputent ses pièces en vente publique. Soixante-dix ans après le premier chat au grès rayé, la demande ne faiblit pas, comme si chaque génération redécouvrait, à son tour, ces petits compagnons de terre qui n’ont jamais eu besoin d’élever la voix pour rester.


Pour aller plus loin

Où voir les œuvres de Lisa Larson ?

  • Expositions internationales : Ses œuvres sont régulièrement présentées en Europe et en Asie.
  • Musée Röhsska (Göteborg) : Une rétrospective, Lisa Larson – Soixante ans de céramique, y a été présentée en 2016.
  • Musée Gustavsberg (Suède) : Consacré à l’histoire de la manufacture et à ses designers.
  • Musée national de Stockholm : Où ses pièces sont exposées en permanence.

Sources :